Commentaires du groupe de réflexion (réalisés le 25 octobre 2004) à propos de l’étude AFSSA de Faucon et al., 2004
«Etude expérimentale de la toxicité de l’imidaclopride distribué dans le sirop de nourrisseurs à des colonies d’abeilles (Apis mellifera) »

GROUPE DE REFLEXION de VETERINAIRES SPECIALISES en PATHOLOGIE APICOLE
Coordinateur : Jean-Marie BARBANÇON (Docteur vétérinaire, apiculteur professionnel)
Tél. / Fax. : +33 (0)4 75 53 85 44

Voir réponse de l'AFSSA à ces commentaires

Résumé :

Cette étude réalisée par l’AFSSA a pour objectif de mimer une miellée de tournesol traité Gaucho® afin d’observer les troubles « potentiels » induits par cette dernière : « mortalité au champ » et « mortalité hivernale ». Dans sa conclusion, elle innocente le principe actif neurotoxique du Gaucho® : l’ imidaclopride.

Le groupe de réflexion, dans ses commentaires à propos de cette étude, s’est attaché à examiner un certain nombre de points de son protocole et en révèle les incohérences : -- quantité de substrat véhiculant le contaminant apporté aux colonies par le sirop très inférieure à ce qu’elles ramènent à la ruche sous forme de nectar dans les conditions naturelles (1/10). -- absence d’apport de pollen contaminé alors que celui de tournesol peut l’être à hauteur de 3,35 µg/Kg. -- conditions d’exposition au toxique non comparables à celles observées en conditions naturelles : non exposition des butineuses, contacts réduits avec le toxique. -- impossibilité de connaître la quantité de sirop contaminé réellement consommée, ni celle stockée pour l’hiver.
Cette étude de simulation n’étant pas conforme à une miellée de tournesol en zone de grandes cultures, les conclusions contenues dans l’étude AFSSA sont donc invalidées.

Cette étude a été réalisée en 2000, par l’AFSSA de Sophia Antipolis, Unité Abeille. Le rapport définitif, publié le 24 02 04, est disponible sur le site Web de l’AFSSA.

L’objectif « visait à mieux définir les effets pathogènes potentiels de l’exposition d’abeilles à l’imidaclopride véhiculé par le nectar » et « Afin de mimer cette exposition, plusieurs colonies ont été nourries pendant un été de manière répétée avec du sirop contenant de l’imidaclopride à la concentration de 0,5 ou 5 µg/Kg »
(Voir encadré n°1 pour les détails du protocole).

L’imidaclopride, insecticide neurotoxique, est le principe actif du Gaucho®, substance d’enrobage des semences de tournesol, maïs, etc.

Les conclusions de l’AFSSA sont résumées de la façon suivante :

« L'exposition répétée de ces colonies à du sirop supplémenté à l'imidaclopride à des concentrations comparables à celles mesurées dans le nectar en plein champ n'a donc provoqué ni mortalité immédiate ni mortalité différée (en particulier hivernale) alors que de telles mortalités sont rapportées par de nombreux apiculteurs qui les attribuent à l'usage de ce produit d'enrobage de semences ».

(Le résumé entier du rapport se trouve en encadré n°2)

Or, une bonne connaissance de la biologie et du comportement de l’Abeille associée à une lecture précise du rapport par des vétérinaires spécialistes de l’abeille, met en évidence de nombreuses incohérences dans le protocole de cette étude et en invalide totalement les conclusions.

Encadré n°1

Rappel du protocole expérimental de l’étude AFSSA

Des colonies d’abeilles ont reçu un sirop contaminé à l’imidaclopride afin de mimer une miellée de tournesol à nectar contaminé. Le nourrissement de ces colonies s’est effectué du 12 07 00 au 14 08 00 (dates de floraison des tournesols dans l’Ouest de la France). Les colonies concernées sont basées à Sophia Antipolis.(en bordure de la Méditerranée où aucun tournesol n’est cultivé).

Ces colonies ont été suivies jusqu’au printemps suivant, afin d’observer d’éventuels troubles pendant la « miellée » (mortalités au champ), mais aussi durant l’hiver (mortalités hivernales). Ce protocole devait donc permettre de vérifier les observations des apiculteurs sur le terrain.

Cette expérimentation comportait 4 lots de colonies :

(1) Témoin sans sirop,
(2) Témoin avec sirop (non contaminé),
(3) Lot avec sirop contaminé (0,5 µg d’imidaclopride / Kg),
(4) Lot avec sirop contaminé (5 µg d’imidaclopride / Kg),
Chaque colonie des lots nourris (2, 3, 4) a reçu 1 litre de sirop à 50 p 100 de saccharose, 3 fois par semaine, du 12 07 au 14 08 (13 distributions au total).

Certains de ces points parmi les plus critiquables sont analysés ci-dessous :

1 – La simulation d’une miellée de tournesol ?

a. La quantité de sirop contaminé distribué à la colonie

Dans l’étude AFSSA, il est distribué à chaque colonie 3 litres (soit 4 kg) de sirop de sucre 50 / 50, par semaine, et ce pendant un mois ; les auteurs ayant voulu simuler l’apport de nectar contaminé à l’imidaclopride pendant une miellée de tournesol Gaucho® .

Peut on comparer les conditions de cette expérimentation et celles d’une « miellée naturelle » ? C’est à dire avant 1994, date de commercialisation du Gaucho.

Ci-dessous nos éléments de calcul :

Ces éléments de calcul nous permettent de voir que dans l’expérimentation chaque colonie d’abeille ne reçoit que 4 kg de sirop contaminé au lieu des 40 kg de nectar habituellement récolté par semaine, soit le 1/10 de la quantité de substrat sucré véhiculant le contaminant !

Par ailleurs, notre pratique apicole et notre connaissance du Cycle Biologique Annuel (CBA) des colonies d’abeilles sous nos climats, nous permettent d’affirmer que les expérimentateurs AFSSA auraient pu distribuer davantage de sirop aux colonies de l’expérience sans craindre de les voir essaimer. En effet, à la saison où l’expérience s’est déroulée, les colonies étaient entrées dans une phase d’amassage de provisions (en vue d’assurer la survie de l’espèce pendant l’hiver) et «n’avaient certainement plus l’esprit à l’essaimage » (reproduction de l’espèce). Les abeilles n’essaiment pas sur miellée de tournesol !

Dans l’étude AFSSA, les colonies ne reçoivent que le dixième de la dose de contaminant habituellement ramené à la ruche dans les conditions naturelles.

b. La non exposition de la colonie à du pollen contaminé

Dans cette étude AFSSA, chaque colonie ne reçoit que du sirop de nourrissement contaminé. Or, les fleurs de tournesol fournissent les abeilles, non seulement en nectar, mais aussi en pollen.

Il a été établi et validé par le Comité Scientifique et Technique que le pollen de cette plante pouvait être contaminé par l’imidaclopride à hauteur moyenne de 3,35 µg / kg. Pour simuler une véritable exposition de la colonie à une intoxication, il aurait été nécessaire de lui fournir tous les aliments contaminés auxquels elle est exposée en quantité et en qualité.

Dans l’étude AFSSA, la simulation d’une miellée de tournesol néglige complètement le rôle délétère des apports de pollen contaminé.

2 – Consommation du sirop contaminé pendant la phase de « récolte » et pendant l’hivernage ?


Dans des conditions naturelles, une miellée intense de tournesol est souvent « bloquante », c'est-à-dire qu’elle empêche le développement du couvain dans le corps de ruche : les alvéoles habituellement destinées au couvain étant alors remplies de miel, miel que l’apiculteur laissera pour l’hivernage. Les abeilles s’en nourriront pendant l’hiver, et si ce miel contient des substances toxiques, il participera à l’intoxication chronique hivernale.

Dans l’étude AFSSA, la quantité de sirop distribué est relativement faible par rapport aux conditions naturelles, et de plus la miellée spontanée produite par l’environnement n’est pas intense (6 kg) : on peut donc estimer qu’il n’y a pas eu de blocage de ponte et que l’hivernage va se réaliser avec peu de miel contaminé et à un niveau de contamination indéterminé.

Dans l’étude AFSSA, on ne peut avoir ni une idée exacte de la consommation réelle de sirop contaminé pendant l’activité de récolte, ni une idée de la quantité stockée pour l’hiver.

L’AFSSA, dans son étude avait pour but d’estimer la qualité de l’hivernage des colonies grâce à leurs provisions contaminées amassées durant la miellée. Le miel des hausses a été récolté, donc enlevé aux abeilles pour l’hivernage. Pour les colonies nourries avec du sirop contaminé ce miel était susceptible de contenir du contaminant.
Or, cette étude ne prend pas en compte des quantités de miel de tournesol ou autre nécessaires à l’hivernage. Dans la région méditerranéenne, où a été réalisée l’étude, les abeilles ont certainement effectué une récolte (non contaminée) de nectar et de pollen tardive en complément de leurs provisions contaminées (non évaluées).
Dans une zone de monoculture « traitée » (tournesol et maïs Gaucho), de par la contamination résiduelle des sols, les abeilles récoltent, par ailleurs des provisions sur les plantes adventices contaminées.

L’étude AFSSA, ne simule ni la préparation ni le déroulement d’un hivernage sur miellée de tournesol en zone de grande culture traitée.

3 - La catégorie d’abeilles exposées et sollicitées pour la prise du sirop

Les abeilles butineuses ont des ailes qui leur servent entre autre à aller chercher leur provende… La floraison des tournesols est exploitée par les butineuses de la ruche. Ce sont donc ces dernières qui semblent les plus exposées au contaminant pour la raison suivante :

Les butineuses sont donc exposées par l’ingestion du nectar et par celle du pollen.

D’ailleurs, les troubles observés lors d’ « intoxication naturelle » semblent bien atteindre essentiellement les butineuses (manifestations de troubles aigus, chroniques et sub-létaux).

Dans l’étude de l’AFSSA, le transport du sirop des nourrisseurs vers les cadres de la ruche est effectué, non pas par les butineuses, mais par les abeilles d’intérieur. La vidange d’un nourrisseur situé sur la colonie, (surtout pour des quantités relativement faibles de sirop, comme ici), ne demande aux abeilles que peu d’énergie étant donné la distance du transport très réduite. De ce fait, les ouvrières impliquées dans ce transport consomment peu de sirop.

Par ailleurs, en admettant que la simple opération de transfert par les abeilles sur seulement quelques centimètres de ce sirop contaminé ait pu les intoxiquer, le nombre d’abeilles affectées à cette opération est si faible qu’il est totalement impossible à l’expérimentateur d’apprécier et de constater leur disparition. De plus, un nourrissement léger et régulier ayant un effet stimulant de la ponte de la reine, le faible nombre d’abeilles disparues sera très vite compensé par la relance de la ponte.

Donc, l’étude AFSSA ne simule pas l’exposition des butineuses au toxique pendant l’activité intense de récolte du nectar et du pollen. Dans cette étude il s’agit d’un simple transfert de sirop du haut de la ruche vers le bas !

4 - La concentration en matière sèche des sirops et nectars

La concentration moyenne en eau du nectar de tournesol se situe aux alentours de 60 p 100. Il est connu que plus un nectar est chargé en humidité, plus les abeilles doivent le « travailler » pour le transformer en miel. En effet l’élaboration du miel passe par une phase active pendant laquelle les abeilles doivent se répartir le nectar pour le « sécher » par des mouvements de fouettage de la langue qui peuvent durer de 15 à 20 minutes, avant même la phase passive de ventilation.
Quand il s’agit d’un nectar, ou d’un sirop à 50 p 100 d’humidité, les abeilles le déposent directement dans les alvéoles, et la phase passive de l’élaboration du miel commence (ventilation).

Dans l’étude AFSSA, le sirop a sans doute été rapidement stocké dans les cellules sans transformation active en miel. Les contacts avec l’abeille ont été réduits et donc les risques d’exposition au contaminant ont été moindres qu’avec un nectar à 60 p 100.

5 - Domaine et méthodes d'exploration de l’intoxication

a. Les troubles de l’olfaction

Dans l’étude AFSSA, les abeilles accomplissent un simple transfert de matières contaminées à l'intérieur de la ruche, sans avoir recours à leur odorat (le sirop ne comporte pas d’odeur floristique). Le Professeur Giurfa a montré de façon fine que l'olfaction était affectée par l'imidaclopride.

Le protocole AFSSA choisi ne permet pas de déceler les troubles de l'olfaction.

b. L’activité et la mortalité des abeilles

Dans le protocole AFSSA, l’activité des abeilles est mesurée par comptage visuel, durant une minute des abeilles butineuses rentrant à la ruche. Ceci ne reflète pas fidèlement l’activité d’entrées-sorties d’une colonie pendant les 500 minutes d’activité journalière.

Le comptage des abeilles entrantes et sortantes par un observateur est impossible lors d’une miellée. Ce critère est donc aléatoire.

L’étude AFSSA évalue la mortalité normale des abeilles en pesant les colonies.

La pesée des colonies est une donnée intéressante quand les colonies sont en présence d’une miellée naturelle, ce qui n’a pas été le cas dans la saison d’observation. Par ailleurs, cette pesée aurait dû être complétée par la quantification des provisions de la ruche et par des photographies de tous les cadres lors des visites.

L’évaluation des provisions est très subjective.

c. L’appréciation de la population d’abeilles

Dans l’étude AFSSA, l’estimation de la population des colonies dépend de l’observateur.

Le nombre d’œufs comme le nombre de jeunes larves a été ignoré. Par ailleurs, l’intervalle des visites ne permet pas de quantifier les mortalités larvaires ou nymphales ou les troubles de ponte de la reine.

L’appréciation de la population des colonies de l’étude AFSSA « à l’œil » est subjective.

Conclusions

L’étude de l’AFSSA Sophia-Antipolis ne peut en aucun cas simuler une miellée de tournesol traité Gaucho®, car :

Cette étude de simulation n’étant pas valide, ni conforme à une miellée naturelle de tournesol en zone de grandes cultures, il n’est donc, à notre avis pas permis d’avancer les conclusions contenues dans ce rapport.

NB. Pourquoi l’imidaclopride Gaucho®, bien connu et employé pour la destruction des insectes nuisibles, a t’il d’emblée été « présumé innocent » et non « présumé coupable » dans l’intoxication d’un insecte utile : l’Abeille domestique ??

Encadré n°2 : résumé du rapport de l’AFSSA (p 19, sur 32 du rapport définitif)
« Etude expérimentale de la toxicité de l’imidaclopride distribué dans le sirop de nourrisseurs à des colonies d’abeilles » Faucon et al., 2004

5. RESUME

Deux groupes de huit colonies d'abeilles (Apis mellifera mellifera) de race locale noire ont été nourries pendant l'été avec du sirop de saccharose 50% contenant de l'imidaclopride à la concentration 0.5 ou 5 µg / kg (chaque colonie ayant reçu 13 fois 1 litre de sirop au cours d'une période de 34 jours). Ces colonies ont été suivies pendant cette période et jusqu'à la fin de l'hiver suivant en parallèle à d'autres colonies témoins non nourries ou nourries avec du sirop non supplémenté à l'imidaclopride. Les seules différence significatives observées ont été :

pendant la période de nourrissement, une plus grande activité des butineuses (nombre d'abeilles entrant dans la ruche et fréquence des apports de pollen) dans les colonies nourries avec du sirop supplémenté à l'imidaclopride comparées aux colonies témoin nourries,
un plus grand nombre de cellules de couvain operculé dans les colonies nourries avec du sirop supplémenté à l'imidaclopride.

Après la période de nourrissement, l'activité est redevenue identique dans tous les groupes. La mortalité des abeilles a été très faible et d'un niveau comparable dans tous les groupes de colonies au cours de toute l'étude (les colonies ont été suivies jusqu'au premier jour du printemps suivant).
L'exposition répétée de ces colonies à du sirop supplémenté à l'imidaclopride à des concentrations comparables à celles mesurées dans le nectar en plein champ n'a donc provoqué ni mortalité immédiate ni mortalité différée (en particulier hivernale) alors que de telles mortalités sont rapportées par de nombreux apiculteurs qui les attribuent à l'usage de ce produit d'enrobage de semences.

Des recherches supplémentaires devraient donc être entreprises pour tester les hypothèses suivantes :

(-) soit les troubles décrits par les apiculteurs ont une autre cause que l'imidaclopride,
(-) soit ces troubles sont bien imputables à ce produit, mais ils ne peuvent apparaître que lorsqu'une ou plusieurs des conditions suivantes sont satisfaites :
(--) colonies affaiblies par la par l'effet cumulé de plusieurs intoxications ou par la présence simultanée d'un ou plusieurs autres produits (qui restent à identifier) ou de pathogènes qui agiraient en synergie,
(--) absence de sources de nourriture riche et variée,
(--) utilisation de races d'abeilles n'ayant pas développé de résistance à l'imidaclopride.

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